Le point de bascule en médiation

Le « point de bascule » : ce moment précis en médiation où tout bascule, où l’essence même du conflit semble soudain se désagréger pour laisser place à l’ouverture, au lâcher prise, à la reconnaissance de la réalité de l’autre, à la détente, à l’apaisement, à une unité retrouvée

A quelques jours d’écrire mes réflexions sur ce sujet, j’étais en médiation judiciaire dans une affaire où le litige portait sur une question de révision de prix de loyer dans le cadre d’un bail commercial entre un locataire et son bailleur. Quand les échanges ont porté sur l’historique des relations entre ce locataire et ce bailleur, l’avocat du locataire a soudain dit cette phrase qui m’a interpelée « lorsque j’ai reçu à mon cabinet une lettre agressive du bailleur avec la photo en gros plan de sa mère âgée, mon client et moi avons été tellement choqués, ce fût le point de bascule ! ».

J’ai souri intérieurement à cette « synchronicité », pour emprunter cette terminologie Jungienne, qui questionnait soudain ma vision du sujet et l’élargissait.

Et si ce point de bascule en médiation était directement lié à la conscientisation de ce qui a fait basculer les parties dans le conflit ?

La piste m’a semblé intéressante et a guidé mon choix, pour cet écrit : tenter de décrire ce que j’ai pu identifier comme différents « points de bascule » au cours de ma pratique. Et je sens déjà quelque chose se resserrer en moi, la crainte de simplifier à l’extrême un sujet si complexe source d’observation infinie pour le médiateur.

Peut-on véritablement circonscrire ce point de bascule ? Ne serait-il pas plus juste de parler de « micro » points de bascule ?

Existe-t-il réellement un point de bascule ? Alors ce point de bascule : mythe ou réalité ?

Ces précautions prises, je vais me soumettre à cet exercice délicat et tenter de présenter quelques hypothèses issues de cas de médiation qui inspirent ma réflexion.

 

Quand la différenciation entre interprétations, représentations et observations permet un point de bascule

Dans le cas de la médiation judiciaire précitée, l’avocat a utilisé le terme de « point de bascule » pour définir un fait précis à partir duquel, la relation courtoise et humainement en équilibre entre un bailleur et son locataire, a soudain « vrillé », s’est déséquilibrée. Le point de bascule évoque alors ici, un point de rupture de communication.

A un moment précis, un événement a modifié la perception que l’un avait de l’autre. Ce moment a été vécu par l’un, comme un point de rupture de la confiance dans la relation et a eu pour conséquence, une réaction de l’autre et sa perte de confiance en chaine dans la relation.

Les deux hommes avaient des rapports tout à fait cordiaux et respectueux, le locataire s’étant même déplacé en suisse pour engager des pourparlers avec son bailleur afin de racheter son bien, et, à l’occasion de ces déplacements, les deux hommes avaient sympathisé. Les discussions concernant un éventuel rachat des murs étaient en cours quand, un jour, le bailleur notifie une révision de loyer à son locataire. Ce dernier, étonné de la révision demandée, délègue le sujet à son avocat qui va envoyer au bailleur une lettre de demande d’explication de cette augmentation motivée par des éléments de contestation à discuter.

Premier élément déclencheur : Le fait pour le bailleur de recevoir un courrier d’avocat alors que les deux hommes étaient en contact direct habituellement.

Interprétations du bailleur : En proie à de l’incompréhension, il se persuade alors que ce jeune locataire ne pense qu’à ses intérêts, qu’il ne veut pas payer cette augmentation de loyer car il n’est intéressé que par l’achat du bien. Ce n’est finalement qu’un homme d’affaire sans pitié, sans aucune humanité et « manipulateur » de surcroit, car il n’est cordial avec lui que parce qu’il souhaite acquérir son bien.

Réaction du bailleur : Il n’est plus disposé à vendre son bien et envoie une lettre ferme sur le sujet à laquelle est attachée une photo de sa mère très âgée. C’est sa manière de faire passer le message que le paiement des loyers sert à payer la maison de retraite de celle-ci et remettre une dimension d’humanité au centre de leurs échanges.

Deuxième élément déclencheur : La réception par le locataire via son avocat d’une photo de la mère du bailleur.

Interprétations du locataire : Le bailleur est quelque peu dérangé d’envoyer, dans un dossier concernant une transaction commerciale, ce gros plan du visage usé par le temps et la maladie de sa mère. Cet acte « déplacé » est le signe que le bailleur est prêt à tout pour faire pression sur lui et obtenir le maximum d’argent de son bien. C’est de très mauvais goût, une sorte d’exhibitionnisme de la souffrance pour faire pression en mélangeant des sujets d’ordre très privés dans des affaires commerciales.

Réaction du locataire : Seule la voie juridique pourra remettre les choses dans l’ordre et il ne souhaite plus échanger avec le bailleur sans l’intermédiaire de son avocat.

La communication fût alors définitivement rompue suite à un enchainement de faits qui n’ont pu faire l’objet de clarification entre eux faute de saine « confrontation », (processus naturel quand deux êtres humains sont en confiance). Bien au contraire, ces éléments factuels ont été soudain, déclencheurs d’incompréhension, de stress, de méfiance pour l’un et l’autre et ont entrainé une série d’interprétations par chacun, empêchant, bloquant, de la sorte, toute possibilité de communiquer.

Grâce au cheminement de chacun en médiation, ils ont pu accéder et entendre ce qui s’est passé pour l’un et l’autre à ces moments précis de « bascule » de la relation dans le conflit. Leurs interprétations réciproques de la réalité ont pu être clarifiées, ce qui a favorisé un retournement, un « point de bascule » inverse et fait évoluer la relation vers de la compréhension, du respect mutuel et de l’ouverture à l’humanité de chacun. La confiance, nécessaire à l’émergence d’une solution respectueuse et satisfaisante pour chacun, a pu ainsi être restaurée.

 

Quand la clarification, la conscientisation de l’impact d’une problématique personnelle dans la relation permet un « point de bascule »

J’ai encore un souvenir très précis d’une médiation dans laquelle un « point de bascule », un « déclic libérateur »[1], ou encore ce que les anglo-saxons appellent un « shift » fût particulièrement marquant, identifié, palpable.

Il s’agissait d’une médiation mère fille qui s’est déroulée sur une journée en raison de leur éloignement géographique, la mère ayant accepté de venir de l’Ile de la Réunion où elle vivait pour que la médiation puisse se dérouler à Paris où habitait sa fille. En dépit des avancées au cours de la journée, une tension perdurait entre elles. La jeune femme revenait inévitablement à « menacer » sa mère d’une coupure de lien. Puis, je me souviens de ce moment très précis où cette jeune femme, évoquant le passé et son lien à sa mère, s’est rappelée, qu’enfant, elle était une petite fille très inquiète pour sa mère. Elle s’est alors remémoré des scènes où elle faisait tout pour alléger le quotidien de cette dernière. Il lui est apparu de manière claire, que ce mécanisme était aujourd’hui encore actif intérieurement pour elle. Malgré la distance qui les séparait, elle restait en permanence préoccupée voire parfois angoissée de ce qui pouvait se passer dans la vie de sa mère. Elle avait cette impression diffuse et constante qu’elle se devait de l’aider et ne supportait pas les situations dans lesquelles sa mère avait des problèmes à résoudre. Cela se traduisait par le fait qu’elle n’avait cesse de lui en vouloir. Cette prise de conscience forte lui permit alors d’entendre enfin les mots de sa mère qui avait exprimé à plusieurs reprises qu’elle se sentait démunie face à cette situation conflictuelle : elle ne lui demandait rien et souhaitait simplement être acceptée comme une personne en proie, parfois, comme tout un chacun, à des difficultés.

La jeune femme a pu exprimer qu’il était vital pour elle d’en finir avec ce mécanisme construit dans l’enfance. Grace à l’écoute empathique reçue dans l’espace de médiation, elle a soudain pu lâcher ces mots : « En fait, quand je menace de couper le lien avec ma mère, ce n’est pas avec ma mère que je veux couper mais avec ce mécanisme qui m’enferme ! ».

Suite à cela, la tension latente et pesante qui régnait entre elles, a fait place à une profonde détente où l’écoute mutuelle fût réellement possible et réparatrice. La journée s’est terminée par une réconciliation entre cette fille et sa mère.

Le moment que l’on peut qualifier de « point de bascule », car il y a véritablement eu un avant et un après dans la relation, est venu de cette prise de conscience du rôle que cette fille avait construit dans son lien à sa mère et qu’elle avait intériorisé. Elle a alors compris qu’elle faisait l’amalgame entre sa relation à sa mère et son mode de fonctionnement.

Cet exemple illustre ces cas de médiation dans lesquels les défenses de chacun, érigées pour retrouver une forme de sécurité dans une relation alors vécue comme un danger pour l’une et/ou l’autre partie, n’ont plus, grâce à la verbalisation et une forme de conscientisation de ce qui se joue dans la relation, de raison d’être. Chacun, étant à nouveau en sécurité dans la relation, peut alors « baisser la garde » et s’ouvrir en confiance à la relation.

 

Quand la matérialisation d’un accord écrit permet un point de bascule

Ce fût le cas dans une médiation familiale où des parents séparés avaient fonctionné pendant cinq ans avec une organisation qui privilégiait le confort des enfants et amenait ces parents fraichement divorcés à se voir tous les jours. Ils étaient tous les deux nostalgiques de cette période pendant laquelle l’entente avait été cordiale et leur communication respectueuse jusqu’au clash qui les amenait en médiation. Au-delà des points qu’iIs venaient aborder pour trouver des solutions concrètes, ils souhaitaient, dans l’intérêt de leurs enfants, sortir de cette situation dans laquelle il n’arrivait plus à se parler. Bien que cette médiation ait permis d’arriver à des accords dont chacun semblait satisfait, leur communication ne s’était pas améliorée. Ce n’est qu’à la suite de cette séance, au cours de laquelle ils ont matérialisé leurs accords par la rédaction en commun d’un protocole et sa signature par l’un et l’autre en ma présence, qu’ils ont pu retrouver une communication respectueuse, sereine et apaisée. Ils m’ont informé de ce changement manifeste dans leur relation évoquant cet accord écrit comme ayant provoqué un véritable déclic … un « point de bascule »…

 

Quand la reconnaissance réciproque des besoins permet un « point de bascule »

Le médiateur formé avec le processus CNV va tenter d’acheminer les personnes vers un « point de bascule » grâce à une phase particulière que l’on appelle la reconnaissance réciproque des besoins. A l’occasion de cette phase qui a lieu juste avant la recherche de solutions et après la phase d’écoute empathique du vécu de chacun, le médiateur invite l’un à dire ce qu’il a entendu des besoins de l’autre et réciproquement. C’est une phase assez délicate qui demande que chacun ait reçu suffisamment d’empathie du médiateur et ait pu ainsi être pleinement accueilli dans ce qui se passe d’essentiel pour lui au cœur de la situation conflictuelle. Le fait d’être entendu par le médiateur va créer une détente, une disponibilité. Quand chacune des personnes a retrouvé de la disponibilité grâce à l’écoute empathique du médiateur, elle est alors en mesure bien souvent d’écouter pleinement ce que vit l’autre.

Pléthore d’exemples témoignent de ce moment très particulier où lorsque que cela est possible, car il ne s’agit aucunement pour le médiateur d’être trop directif à cette étape mais d’œuvrer au contraire dans le mouvement avec beaucoup d’écoute et de finesse, une détente est visible. La phase de recherche des accords s’amorce alors d’elle-même.

Je suis émerveillée de la puissance de ce que créé, pour chacun, le fait d’être entendu par cet autre, celui qui est, au départ, diabolisé dans la relation, qui fait figure d’ennemi ou à tout le moins d’opposant. Cela crée une détente, une disponibilité, une ouverture et élargit soudain la perception que chacun a de la situation et de la relation.

Chacun peut lâcher sa vision première et commencer à entrevoir quelque chose de nouveau puisqu’il va enfin accepter, prendre en compte la réalité de l’autre. Il n’a pas besoin pour cela d’être en accord avec cette réalité ni de devoir en faire quelque chose, mais simplement de l’accepter comme ce qui est. Cette reconnaissance réciproque des besoins permet de quitter le monde du « ou », du conflit, du « pouvoir sur » pour entrer dans le monde du « et », du « pouvoir avec », de la juste distance où « une merveilleuse vie côte à côte devient possible »[2].

Nathalie Simonnet

Médiateur CNV – Directrice pédagogique de l’Ecole des Médiateurs CNV

Article rédigé pour les rencontres de Montalieu du 13 au 16 mai 2015 sur le thème « Le point de bascule en médiation »

[1] En référence au titre d’un ouvrage de Marthe Marandola et Geneviève Lefebvre

[2] Rainer Maria Rilke extrait de « Lettre à un jeune poète »